Michel Crepel 15 juin 2012
Le « Vicomte » Jean de Gribaldy ou la passion à fleur de peau.

De tout temps, l’existence nous a habitué à l’irrationnel ! L’irrationnel dans son expression la plus extraordinaire, de celle qui marque les esprits à jamais car totalement fortuite frisant même l’inconcevable. L’avenir nous apprendra, pourtant, que le fortuit, dans le cas de ce « Gentilhomme » des plus « bonhommes» , touche presque essentiellement à l’hétéroclite de ses aptitudes philanthropiques.

Ainsi, un jour, Pierre Diéterlé, neveu, de cet « aristocrate », de son état, m’a quémandé un « papier » relatant le parcours de cet oncle prodigue. Malgré son insistance et la courtoisie qu’il usait pour arriver à ses fins, j’hésitais à me lancer dans un projet que je ne maîtrisais pas le moins du monde.

En vérité, Jean de Gribaldy, car c’est de lui dont il s’agit, est tout excepté un personnage à l’égard duquel on époussette la vie de manière succincte. Que nenni, celle-ci demande, à défaut d’une narration à la précision chirurgicale, une honnêteté de propos sacerdotale. Si la carrière de « saute ruisseau » du « Vicomte » confine peu ou prou au confidentielle, la profession de foi, de cet altruiste invétéré, engagée à l’attention de ses pairs, au crépuscule de cette dernière, fut en revanche, un modèle de sacrifice, d’abnégation, d’ingéniosité, d’improvisation et d’instinct, loué de tous, public, journalistes, suiveurs, coureurs et tutti.

Issu de la noblesse Piémontaise de par son père, Jean de Gribaldy en héritera le titre de «Vicomte ». Marque de dignité, pour le moins galvaudée par nombre de ses proches, mais tout à fait légitime, par ailleurs. C’est chez lui à Morteau, au cours de la Grande Boucle 1931, lors de la vingtième étape qui conduisait le peloton de Evian à Belfort et remportée par l’Italien Rafaele Di Paco, que le jeune Jean, tout juste âgé de 9 ans, fut subjugué par le port altier et l’allure fringante de « Tonin le Sage » ceint de son beau maillot jaune immaculé. Dès lors, il n’eut de cesse de rejoindre un jour ces « Géants de la Route ». Il les côtoiera, Jean, les « Forçats » et s’en imprégnera à satiété durant sa carrière brève quoique timide au sein du peloton professionnel.

Trapu (165cm pour 64 kg), Jean De Gribaldy éprouva un mal récurrent à se situer au sein de sa communauté pédalante. Manquant cruellement de puissance pour arborer des braquets de « mammouth », il aspira alors à devenir un équipier fidèle, dévoué et loyal. Il y parvint, avec l’aisance qui le caractérisait, tout en s’infligeant une rigueur spartiate dans sa préparation physique doublé d’un régime diététique draconien. Son professionnalisme exacerbé lui attirera les faveurs et le respect, à défaut d’admiration sans borne, de nombres de ses compagnons de route tels ses coéquipiers Charly Gaul, Ferdi Kubler, Emile Idée, Camille Danguillaume, Maurice de Muer ou « Tête de Cuir ». Ce qui n’était pas, à mon humble avis, la moindre des gageures !
Il n’était évidemment nullement nécessaire d’être habité par les nobles esprits pour réaliser que la fortune ne l’attendrait jamais au passage, même en tête, d’une banderole d’arrivée. Aussi, après une dizaine de saisons de bons et loyaux services, le « Vicomte » bâcha définitivement et se retira tel qu’il était arrivé, sans tambour, ni trompette.

A 32 ans, nous sommes en 1954, Jean de Gribaldy se consacrera alors au commerce de la bicyclette dans sa bonne vieille cité de Besançon. Néanmoins, il ne coupe pas les ponts avec le milieu cycliste qui a fait de lui ce qu’il est devenu aujourd’hui à savoir, un homme affable, novateur, altruiste et intuitif. Toujours viscéralement hanté par la course, le « Vicomte », après une dizaine d’années de réflexion, accepte de créer une formation de coureurs locaux. Ce serait son ami de longue date, Jean Leulliot, l’inénarrable journaliste de « L’Auto » et non moins incontournable patron de la « Course au Soleil » de l’après guerre, qui lui aurait soufflé mot. Toujours est il, que Jean de Gribaldy mit le pied à l’étrier pour ne plus jamais le quitter. Sa formation initiale, outre le fait de porter son nom, sera associée à une marque de téléviseur très prisée à l’époque au même titre que Ducretet ou Thomson, Grammont. Cette équipe, Grammont - De Gribaldy, au sein de laquelle se côtoient professionnels, amateurs voir indépendants, sillonnera les routes de France, avec une propension pour l’Est, et de Navarre pendant quatre années avec des fortunes diverses.

C’est en 1968, que le « Vicomte » lança un pavé (sic) dans la mare en élaborant puis en façonnant un groupe de coursiers essentiellement pour ne pas dire uniquement professionnel. L’équipe Frimatic - Viva - De Gribaldy était née. Après une année de tâtonnement légitime, c’est en 1969, avec les recrues de deux membres de la fratrie légendaire des Planckaert, Willy et Walter associés à l’enrôlement du déjà « jeune-ancien » espoir Champion du Monde amateur, Jean Jourden, que la formation dirigée par le « Vicomte », assisté pour l’occasion du ô combien récalcitrant, Louis Caput, décollera vraiment.

Son surnom de « découvreur de talents » lui vient d’un séjour au Brésil au cours duquel il supervisa le Tour de la province de Sao Paulo. C’est là, sur cette épreuve d’un autre âge, connue seulement de lui et des indigènes du coin que le « Vicomte » dénichera, sa première « petite merveille » à savoir, le « Bouledogue Lusitanien », Joaquim Agostinho. Sous l’égide du Bisontin, le Portugais de Silveira, devint le leader patenté de la « bande au Vicomte » et s’adjugera, entres autres, cinq étapes de la Grande Boucle et trois de la Vuelta. Plus que tous les discours du monde et au-delà de ma propre « littérature » rien ni personne ne pourra jamais expliquer l’osmose qui s’était opérée entres ces deux êtres humbles et pétris d’humanité et qui perdurera, c’est un athée qui vous en fait le serment, bien au-delà de leur mort respective.

Ce chapitre est divinement bien narré par Jean de Gribaldy, en personne : « À la fin de ma vie, s’il ne me fallait conserver que le souvenir d’un seul endroit au monde, je n’hésiterais pas longtemps : je choisirais ce petit hôtel brésilien, insignifiant, discret, de Sao Paulo où j’avais donné rendez vous à Joaquim. C’était en 1968. Je l’avais remarqué deux mois plus tôt à Imola, au championnat du monde, mais c’est là que je lui ai parlé pour la première fois. Je lui ai demandé simplement : « Voudrais-tu venir courir en France ? » . Il ne connaissait aucun mot de français, mais dans son sourire j’ai compris tout de suite ce qu’il voulait me répondre. Que de chemin parcouru ensemble depuis... Que de souvenirs nous rattachent l’un à l’autre. J’appréhende ce jour, très proche, où il dira adieu à cette bicyclette avec laquelle il a connu les joies les plus immenses et les peines les plus profondes. Car ce jour là, et il le sait bien, l’existence n’aura plus du tout pour moi la même signification. Alors pour atténuer ma peine, je fermerai les yeux et je recommencerai à zéro, avec Joaquim. « Le « Vicomte » ignorait pourtant qu’il lui survivrait.

Lorsqu’on songe, un instant, qu’il se déplaça en Irlande chez Sean Kelly afin de faire signer un contrat que le natif de Carrick-on-Suir rechignait à vouloir parapher, on croit rêver ! Kelly c’est tout de même 21 étapes de grands Tours, 11 classiques, 7 Paris Nice …. Excusez du peu ! Découvreur de talent, il le demeurera jusqu’à la fin. D’Agostinho à Steven Rooks en passant par Sean Kelly, Eric Caritoux, René Bittinger ou Mariano Martinez, le « Vicomte » mit le pied à l’étrier à nombre de futurs champions voir relança la carrière de certains laissés pour compte.
Je conserverai de lui, cette humilité qui honore les âmes biens nés et son respect de la profession. Je partage avec lui cette passion exacerbée pour la « Petite Reine ». Homme de consensus, Jean de Gribaldy a laissé un grand vide au sein de ce monde confidentiel et « taiseux » que représente le cyclisme.

Le mot de la fin à mon maître, Robert Chapatte : "Le grand vent, même ne le décoiffait pas. L’allure superbe, le visage angélique, il allait son chemin, insouciant de ceux qui occupaient la tête. Lui, courait sa course personnelle sans inquiétude de son classement. Un marginal ne pouvant cependant se passer de la vie sans cette société du peloton. Il recherchait l’anonymat mais il assurait sa présence. Un témoin plus qu’un acteur. Mais que l’on ne s’y trompe pas, « de Gri » tenait en lui toutes les qualités d’un champion. Vers la montagne allait sa préférence... et souvent il y accompagnait les plus grands. Dans cette facilité parfois insolente qui désespérait ses amis, car il n’attaquait pas. Pour quelles raisons ne fut-il pas l’un des tout meilleurs grimpeurs de son époque ?
Je crois que son ambition ne se situait pas là... Bavarder avec Paul Giguet, Maurice De Muer ou Camille Danguillaume, ses copains de Peugeot ou avec Raphaël Géminiani l’intéressait davantage. Et quand il remontait de l’arrière, la pédale haute et qu’enfin son talent pouvait s’exprimer il s’arrêtait à la hauteur de Rémy ou de Néri pour leur raconter la dernière misère de l’ineffable Giguet.

Devenu patron d’équipe, toujours fidèle à ses amitiés et à ses principes, le coup d’œil du dénicheur, l’affection prête à se manifester auprès de ses coureurs, Jean était un personnage hors série, indispensable au cyclisme français. Tout le monde n’a pas su le comprendre.

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