Michel Clare 15 Juillet 1988
De Gribaldy parmi nous

L'Equipe, 15 Juillet 1998 (départ de la 11e étape Besançon-Morzine)

Après minuit les lumières s’éteignaient dans Besançon. Restait le clair-obscur de quelques bars où se rassemblaient les suiveurs du Tour pour la dernière tournée qui n’en finissait pas. C’est alors que le vicomte Jean de Gribaldy surgissait des profondeurs de la nuit qui avait envahi sa chère ville dont nous nous sentions mieux encore qu’ailleurs ses hôtes. Il avait couché ses coureurs et préparé leur feuille de route pour la prochaine étape. Et il venait nous parler de la course, de ses espoirs dans tous les sens du mot, d’une voix tranquille, paisible comme sa province, une voix qui n'élevait jamais le ton, même quand les organisateurs s’en prenaient à lui qui savait si bien utiliser les règlements pour favoriser les siens.

Ces moments là nous ne savions pas qu’un jour ils représenteraient le plus précieux de nos étapes sur le chemin de la vie, de notre vie vagabonde d’une ville à l’autre avec des haltes privilégiées dans cette vieille ville espagnole où Hugo (Victor) nous avait fait rêver et aussi Hugo (Koblet) qui s’en alla une nouvelle fois gagner tout près, à Genève. Depuis que ton cœur, trop tendre, a cédé, quelque chose nous manque qui était l’essentiel, le fil pour lier nos émotions et nos pensées. Et nous sommes un peu comme des enfants perdus qui ne gagnent rien à aller se coucher plus tôt.

Oui, des orphelins. L’éternelle sagesse des Grecs anciens nous avait prévenus : « Ils s’en vont tôt, ceux qui par qui les dieux ont parlé. ». Et depuis quelque temps les dieux ne doivent pas manquer de conversation. Fausta, Louison, Hugo, Joachim, p’tit Louis, tu avais déjà rassemblé un beau peloton autour de toi, sous ta houlette je suppose.

Et Jacques est arrivé pour te donner des nouvelles du dernier Tour et du comportement de tes élèves, Kelly en tête, la plus belle découverte du « talent scout » de génie que tu étais. Avec Agostinho, bien sûr, dont les exploits ont tellement enchanté la région que nous venons de parcourir depuis dimanche. Jacques, dont tu prononçais si bien ce prénom avec le léger chuintement de l’accent franc-comtois, comme si tu imitais le roulement d’une roue bien propulsée sur l’asphalte. Ce bruit qui pour toi avait toujours la plus harmonieuse des musiques, l’entends-tu toujours où tu es ?

Et celui des boutons de champagne qui sautent les soirs de victoire, résonne t’il encore parmi vous qui possédiez un sens de la fête avec les copains que nous avons sans doute oublié ?

Ce matin le Tour va te rendre visite là où tu reposes. Il te doit bien ça, à toi qui as tant fait pour sa légende. T’en souviens tu « Degri » qui après avoir passé l’Aubisque en tête, il y a quarante ans exactement, termina l’étape avec deux vélos, le tien privé de sa roue arrière, et une bicyclette d’emprunt ?
« Là où tu reposes… », en écrivant ces mots je me dis que c’est vraiment le comble pour quelqu’un que je n’ai jamais vu couché, toujours en mouvement, allant au plus loin de la planète pour voir de toi-même si un coureur que l’on t’avait signalé était bien de l’étoffe des champions. Non, tu ne restes pas si aisément en place,. Et je suis convaincu que tous ceux qui t’aiment, y compris le Bon Dieu pour les canards sauvages, et ils sont nombreux, ont réussi à te ménager un petit espace de liberté, celui auquel tu tenais tant.
Tu connaissais, toi si cultivé, l’histoire du peintre Renoir qui, après avoir peint toutes les merveilles de la vie, avait dit aux siens : « Laissez un petit jour entre la pierre et le sol afin que lorsque l’envie m’en prendra j’aille faire un tour dans la campagne ».

Jean, comme ta campagne, celle où tu aimais rouler, était belle hier ! A la verdure, aux cimes des bois étendus à l’infini et que courbait le succédaient les champs avec la prenante odeur du foin fraîchement coupé qui, de temps en temps à autre, tourbillonnait en gerbes étoilées. Il faisait bon au soleil et tous nous avons fortement pensé à toi. Si sûr que je suis de ne pas avoir rêvé lorsque tard, plus tard que minuit, à l’heure du dernier p’tit verre, j’ai entendu tes pas.




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