Patrick Moerlen 1er Février 2009
J’ai rencontré Jean quand j’étais encore amateur, car habitant une région frontalière, je le voyais souvent. De mes débuts professionnels sous ses couleurs SEM en 1981 avec Agostinho notamment, ce sont les voyages en sa compagnie dont je conserve les plus beaux souvenirs. C’est en voiture, avec lui, que l’on apprenait vraiment à le connaître. C’était fantastique. Il chantait, il y avait des longs silences aussi. Et puis des expressions. Quand il était fatigué il me disait « ah, je vais mettre les lunettes de sommeil ». Parfois, il roulait depuis des heures et il se tournait vers moi « ah, elle me fout la pompe cette auto, prends le volant ». J’ai connu d’autres directeurs sportifs, mais ils n’étaient pas comme Jean. Lui, il n’avait pas étudié la psychologie, mais c’était inné en lui, il l’avait en lui sans le savoir. C’était d’instinct.

Je suis parti chez Cilo en 1982 pour revenir chez Jean en 1983. Il ne pouvait pas me payer comme Cilo me payait. Il m’a dit « Va, va voir une année et si ça ne fonctionne pas, tu reviens ». Au mois de février je l’ai vu à Bessèges, et je lui ai dit « Monsieur de Gribaldy, je me suis trompé, vous me gardez la place. « T’en fais pas, ça va aller » m’a t’il répondu. A la fin de l’année, il a pu me donner le même salaire que chez Cilo et je suis retourné chez lui.

De ces années SEM en 83 puis SKIL en 1984 je conserve un souvenir global. Je gagne la 5e étape du Tour Méditerranéen cette année là, c’était fantastique pour moi, mais cela va bien au delà. En mai 84, nous étions 14 coureurs de l’équipe à avoir gagné une course ! Avec de Gri, nous les coureurs, on marchait toujours en début d’année. On avait rien à bouffer. En février nous étions sur la côte, et on ne mangeait rien, nous étions tout de suite affûtés. Tous les coureurs de l’équipe marchaient.

Je reviens sur nos voyages en voiture. Il était capable de dire à un coureur qui ne passait pas bien les bosses, lui expliquer pendant les heures que l’on roulait chaque semaine sur les routes, qu’il était capable de grimper. Finalement le gars sortait de l’auto gonflé à bloc. Je me souviens d’une anecdote très particulière. Un jour à Paris Nice, je marchais bien là, je marchais bien à chaque début de saison, il vient vers moi, et là il m’a dit un truc, apparemment totalement ridicule, mais tellement sérieusement qu’il m’a mis la confiance Nous arrivions à Saint Etienne. Il y a des bosses avant l’arrivée, le peloton n’arrive jamais groupé, 30 à 40 gars maximum, et je pense qu’il savait que je serais de ceux là. Sean Kelly était leader. L’arrivée se faisait avenue Fauriel, une très grande ligne droite, en faux plat. Une arrivée pour les sprinters, les costauds. Il vient donc au départ et me dit « Dis donc aujourd’hui, si vous arrivez au sprint, une trentaine, tu oublies pas, tu emmènes le sprint pour Kelly. Mais tu n’es pas obligé de t’écarter, cela ne fait rien si il fait 2 ». Alors que tu sais que c’est impossible ! Que Kelly est le meilleur coureur du monde ! Mais le fait qu’il ne rigole pas, cela te met une confiance ! Au final, j’ai emmené le sprint, et ça a débordé un peu. * mais c’était ça Jean, c’est tout lui dans cette anecdote.

Jean, et je l’ai vécu, c’était quelqu’un qui pouvait boire le coup de blanc avec la cantonnier le matin à 10h, et qui avait rendez vous à 10h le soir chez Castel avec un Ministre. Je me souviens un jour à Cannes, nous avions décidé de sortir en boîte. Nous étions avec Bernard Tapie et Jacques Michaud. C’était après les Nations. En 1985 je pense. Nous arrivons à la porte d’une boite select, le gardien devant l’entrée reconnaît Tapie. Et il voit Jean, avec son short blanc et ses sabots. C’est exclu une telle tenue, il refuse de le laisser entrer. Tapie s’approche et dit au gardien « Ecoutez Monsieur, ce Monsieur, c’est un Comte, c’est un Comte français. ». et évidemment, il l’a laissé entrer.

Et puis je me suis beaucoup lié d’amitié avec lui quand j’ai arrêté le vélo. Nous étions de la même région. Moi les Verrières en Suisse, et lui, qui était né au Bredot. Les dernières années, c’était souvent compliqué au niveau financier, il avait pas mal de préoccupations, ce n’était pas simple, très prenant. Alors il me téléphonait, et il me disait qu’il montait. Il venait à la maison et nous partions déjeuner au Bredot, au Gardot. Je l’aimais beaucoup déjà quand j’étais coureur, et ces années après sa disparition ont été terribles.

Comme directeur sportif, il était en avance sur son temps. La diététique, c’est lui. Et puis, les bouteilles d’eau, il les achetait et les emmenait à l’hôtel. Il avait compris que l’économie réalisée lui permettait d’embaucher un jeune coureur et de le payer. Qui pense à cela aujourd’hui ? La bouteille d’eau, la germalyne dans la soupe, la levure, le comté, le sirop. Les autres directeurs sportifs rigolaient mais l’ont très vite imité. Aujourd’hui ils font le métier, comme de Gri.

Jean c’était mon père spirituel, il m’a donné beaucoup de choses dans la vie. Quand j’ai arrêté le vélo, je travaillais chez EDCO. Je participais à un salon à Cologne. J’avais un directeur suisse allemand, un peu strict, mais il m’aimait bien. Je travaillais bien, il savait que j’étais motivé, je faisais le vélo comme je faisais mon travail. Jean arrivait sur notre stand à Cologne, saluait tout le monde et prenait mon bureau, celui de notre société, et il l’occupait toute l’après midi. Et mon patron, il n’a jamais rien osé me dire.

Bien sûr, Jean n’a pas été remplacé, mais les temps ont changé aussi. Je pense qu’il aurait sa place aujourd’hui. Il serait comme il a été, toujours un peu marginal. Mais il expliquerait qu’aujourd’hui on n’est pas obligé d’être pro tour, qu’avec un budget normal on peut avoir des coureurs qui gagnent. Les équipes géantes Pro tour d’aujourd’hui n’ont plus vraiment leurs coureurs sous la main, ils ne s’en occupent plus. Jean avait la capacité de redonner confiance à un coureur qui marchait moins bien ou plus du tout...ailleurs. Il avait cette proximité avec le coureur, ce dialogue. Aujourd’hui, l’équipe dirigeante des équipes est sur trois fronts en même temps, il y a 3 directeurs sportifs adjoints. Toute l’équipe est réunie dans sa totalité une fois par an à tout casser. Je pense qu’aujourd’hui il dirigerait une équipe continentale que l’on inviterait au Tour.

C’était un seigneur. En dépit des soucis, je le voyais toujours sifflotant, toujours de bonne humeur. Il savait donner le change. C’était quelqu’un d’exceptionnel. Avec Marcel Tinazzi et Jacques Michaud, nous entretenons un contact régulier. Et nous parlons toujours de Jean.

* NB : C’était le 11 mars 1983, seconde étape entre Bourbon Lancy et Saint Etienne. Kelly termine 3e.


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