Philippe Brunel 18 juillet 2011
Jean de Gribaldy était un personnage compartimenté : l’homme de cyclisme, le commerçant à Besançon, l’ami des stars du show-biz, l’homme dans le privé, autant de facettes complémentaires mais aussi dissociées.

Jean arrivait la nuit à Paris. J’étais alors un jeune journaliste. Il me récupérait en voiture et on passait la nuit au Paradis Latin ou à l’Alcazar chez son vieil ami Jean-Marie Rivière. Ou alors nous étions au Grand Prix des Nations, et on comprenait qu’il était arrivé la veille, en avion, qu’il avait posé pas très loin. Il disait quelques mots. Jean était, je pense, un personnage assez solitaire. Je ne suis pas sûr que quelqu’un sur terre ait pu savoir qui était exactement Jean de Gribaldy. Il avait des conversations qui s’arrêtaient toujours aux portes du privé.

Il parlait de tout, et à un moment donné, cela s’arrêtait. Des légendes gravitaient autour de sa personne. Il possédait son avion, et ce fut d’ailleurs l’un premiers self made man dans ce cas. Cela ajoutait au personnage, faisant de lui une espèce de Comte de Monte-Cristo... Cela lui donnait finalement un certaine aura. Et puis quand même, il avait emmené Brel pour lui faire découvrir la Route de France, il était un ami intime de Johnny Hallyday.

On ne faisait pas d’affaires avec Jean de Gribaldy, c’était lui qui en faisait avec vous. Il adorait le cyclisme, et connaissait parfois les pires difficultés pour payer ses coureurs. Il était brillant, et c’est cela qui est extraordinaire, c’était un humaniste. De ce fait, c’était compliqué pour les coureurs de lui en vouloir. Il jonglait avec les budgets, mais Jean ne s’est jamais fait de l’argent sur le dos de ses coureurs. Mais ce n’était pas non plus quelqu’un qui s’expliquait et qui parlait toujours beaucoup aux coureurs.

Jean de Gribaldy était aussi un homme de réseaux. Et il connaissait admirablement le cyclisme, sa compétence, sa vrai compétence, c’était celle-là. Je me souviens de la fin des années 70 et du début des années 80. C’était le début des Novotel, et toutes les équipes ou presque descendaient dans ce type d’établissement. Jean, lui, ne disposait pas d’un budget suffisant, et il optait pour l’hôtel du Commerce du coin, disant à ses coureurs que dans le cas contraire ils allaient s’embourgeoiser.

Il avait toujours une théorie étayée qui lui permettait de faire passer le truc. C’était un personnage à part. Je pense qu’en vérité il tirait toujours un peu sur la corde mais qu'en même temps lorsqu’il disait des choses comme cela, il les pensait vraiment. Le cyclisme était pour lui un sport noble et archaïque, et il fallait qu’il reste un peu archaïque pour qu’il reste noble. Il aurait été malheureux de voir l’évolution de ce sport. Quand j’étais jeune journaliste, j’ai beaucoup voyagé avec Pierre Chany, 14 ans durant. Ils se chamaillaient avec Jean, mais ils s’adoraient. Pierre travaillait en Suisse avec Serge Lang*, un personnage important lui aussi dans la sphère de Jean de Gribaldy.

A Paris, il connaissait tout le monde. On allait au Paradis Latin, à l’Alcazar, chez Régine. Ses amis, c’était Jean Carmet, Antoine Blondin, Michel Audiard, George Brassens et Pierre Chany. Son vrai pote celui là, car il l’avait vu courir, et ils étaient très peu dans ce cas.

Personne ne sait réellement qui était Jean de Gribaldy. C’est un personnage romanesque, c’est difficile d’en parler comme cela. Un homme d’une autre époque. Il existait dans ce qu’il suggérait, dans ce que l’on ne savait pas de lui. Dans ce que l’on supposait qu’il cachait, et cela, c’est extraordinaire. On lui prêtait une vie sans trop savoir celle qu’il menait en réalité. Oui, on lui prêtait un arrière plan. Je me rappelle au Grand Prix des Nations, on était au Martinez à Cannes. Il débarquait là, et on ne savait pas vraiment d’où il venait. De Suisse, où il venait de faire signer un contrat à un coureur ? Il était radieux alors, il venait de dégoter un coureur que les autres n’auraient pas. Et puis il aimait bien le soir retrouver les journalistes au bar pour discuter. Il aimait s’attarder. Il prenait des autres, et quand il était en sympathie avec un journaliste, il lui donnait des informations. Mais pas à tout le monde ! Pierre Chany était le journaliste qu’il appréciait le plus, celui avec lequel il était vraiment en connivence. C’est pour cela que j’ai bien connu Jean, car j’étais toujours avec Chany.

Mais Jean de Gribaldy, qui était-il vraiment ? Un personnage digne des livres de Patrick Modiano, qui a fréquenté des mondes interlopes, lui qui était à l’aise avec tout le monde. Ce n’est pas pour rien que c’était un grand ami de José Giovanni… A l'époque j’étais jeune, je ne demandais rien. Aujourd’hui, je serais plus entreprenant dans la conversation. Et puis, on ne pouvait pas suivre Jean de Gribaldy. Impossible. Ce n’était pas un permanent du cyclisme, il n’était pas sur toutes les courses. Il venait, il repartait. Il arrivait quand personne ne l’attendait, et cela durait 24 heures.

Jean, c’était quelqu’un de merveilleux, de magnifique. Je l’adorais. A son âge, avec son passé, il m’emmenait partout, moi le tout jeune journaliste. Son truc, sa philosophie, c’était « le monde est à moi ». Jean de Gribaldy, les cheveux crantés, et les Ray-Ban. Lui qui mettait volontiers la cravate. Il dénotait vraiment dans le milieu du cyclisme, et c’est cela qui était intéressant. Et il aimait cela. Je suis vraiment heureux de l’avoir connu, c’était un homme fascinant.


* Voir le témoignage de Serge Lang sur le site

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