Philippe Bouvet 3 Janvier 1987 (l'Equipe)

De Gribaldy laisse sa légende


C’est l’une des figures les plus marquantes et pittoresques du cyclisme qui disparaît…

Jean de Gribaldy ne sera plus là, et c’est tellement difficile de l’imaginer. Cela veut dire que l’on ne verra plus ce regard empli de malice, ce petit sourire satisfait ou narquois qu’il promenait souvent, que l’on entendra plus ses réparties ses réparties toujours un peu acides. Car Jean de Gribaldy était toujours en combat contre la terre entière. Tout cela faisait tellement partie du cyclisme, avec cette distinction qu’il cultivait en permanence, ses cheveux gris impeccablement coiffés, son costume et sa cravate, tout cela était tellement partie intégrante du paysage que l’on aurait pu croire qu’il était éternel.

Il attirait les surnoms et il ne lui déplaisait pas, sans doute, d’être appelé le Vicomte. On ne savait pas trop s’il appartenait vraiment à la noblesse. Alors, pour en apporter la preuve, il n’avait pas hésité à produire les documents qui attestaient qu’il appartenait à la branche aînée des de Broglie !

C’est vrai qu’il détonait toujours dans le monde cycliste, car sa nature était probablement dans l’anticonformisme.
Jean de Gribaldy avait été lui même coureur professionnel, sans très grand succès, mais ceux qui le côtoyaient reconnaissaient déjà son extrême habileté. Il termina ainsi deux Tours de France, en 1947 et en 1952, chaque fois à la quarante sixième places, et obtint la deuxième place du Championnat de France 1947, mais dira toujours que le titre lui avait échappé à cause d’une machination.

Car en vérité, Jean de Gribaldy n’était jamais meilleur que dans le rôle du persécuté. S’y sentait-il réellement ou bien jouait-il un personnage ? Car le Vicomte était effectivement un acteur hors pair qui offrait au cyclisme son pittoresque.

Quand il eut cessé de courir, il se lança alors dans les affaires, avec beaucoup de succès. Dans son magasin de Besançon, on trouvait tout, et la légende dit qu’un jeune marié pouvait s’y présenter et pouvait emporter tout ce qui était nécessaire afin d’y monter son ménage. De Gribaldy avait sa propre marque de bicyclettes, et tout cela lui permit, pendant vingt-cinq ans, de vivre sa passion.

Toujours, c’est à dire de préférence au dernier moment, il usait de ses innombrables relations -car il côtoyait avec une aisance égale tous les milieux – pour boucler in extremis un budget. Des équipes cyclistes pro, il en dirigea ainsi vingt-quatre, certaines très démunies. Il avait de la sorte, peu à peu, bâti sa légende. C’était le sauveur des laissés pour compte. Il engageait plutôt ceux qui n’intéressaient personne et finissait souvent, il faut le reconnaître, par dénicher d’excellents coureurs totalement inconnus.



Il est quasiment impossible de citer tous ceux à qui il sut offrir une chance mais enfin c’est lui, plus que tout autre, qui crut en Joaquim Agostinho, en Michel Laurent, Eric Caritoux, ou plus récemment encore Joël Pelier. Et pourtant, ce n’est pas faire offense à sa mémoire que de dire les réputations qu’il avait. Bien sûr, on disait qu’il avait le « feeling » pour découvrir un coureur, mais c’est vrai aussi que l’on souriait de ses méthodes, totalement dépassées selon les uns, mais toujours originales..

Cyrille Guimard passait pour un modèle d’organisation ? Soit, Jean de Gribaldy affectait l’improvisation la plus complète. On se souvient, par exemple, de ce jour où nous lui demandions le programme de ses coureurs et où il nous sortit un calendrier des postes, colorié selon la composition de l’équipe qu’il enverrait ici ou là… Paul Koechli avait introduit la préparation scientifique ? De Gribaldy répondait foutaises à tout cela et préconisait à ses coureurs le port du caleçon long, pour faciliter la récupération, comme à l’époque ancienne. Et la stratégie ? Il lui arrivait de passer ses consignes par téléphone à son adjoint, Christian Rumeau, car ses multiples occupations l’appelaient toujours ici ou là et il pilotait d’ailleurs son avion personnel.

Mais de Gri, comme on l’appelait, aimait le cyclisme et il le connaissait par « cœur », le terme est choisi à dessein. Son destin, très chaotique, voulut qu’il dirige ces dernières années l’un des tout meilleurs coureurs du monde, en la personne de Sean Kelly, autour duquel il avait articulé l’équipe Kas, devenue l’une des plus puissantes au plan international. Depuis trois saisons, il tenait ainsi ses revanches. Et il en avait des tonnes à prendre. On sait qu’il les a beaucoup savourées. Le Vicomte est mort hier, mais il vivra forcément longtemps dans les souvenirs…



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